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السبت 16 ديسمبر 2017
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“Les candidats ont joué avec Sidi Bouzid et le fait qu’elle symbolise l’Étincelle de la Révolution”: qu’en est-il en 2014

Il y a trois ans, peu après les premières élections libres du pays, le Tunisie Bondy Blog naissait à Sidi Bouzid. Avec les prochaines échéances électorales, c’est l’occasion pour nous de revenir dans le lieu qui fut l’élément déclencheur de la révolution de 2010-2011. Quels enjeux électoraux de 2014 dans cette région ? Y a-t-il des différences notables par rapport au scrutin de 2011 ? Quelle place prend l’aspect sécuritaire ? La réalité locale a-t-elle changé ? Tour d’horizon avec une jeunesse toujours aussi politisée, mais quelque peu désabusée.

L’Aïd al Adha se termine, tandis que la campagne électorale commence. Cette coïncidence inédite a permis de constater que peu se pressaient pour entamer véritablement leur démarche auprès des électeurs (cf. articles faten et hatem). A Sidi Bouzid, l’automne prend place, les successions d’averses et de soleil offrent des lumières particulièrement belles, et des scènes pittoresques aux abords des nombreuses flaques d’eau. Après s’être pressés pour faire les emplettes de la grande fête, les citadins ne courent pas les rues, avec ce temps indécis. Mais l’agriculture aimera, c’est tout ce qui compte.

A l’ISIE de Sidi Bouzid, moins de moyens mais plus de contrôle qu’en 2011. 

Indécis est un mot qui ne concerne pas que le temps qu’il fait, mais définit assez bien ce temps de la politique. Comme dans beaucoup de gouvernorats, les habitants de Sidi Bouzid et des alentours devront faire leur choix, le 26 Octobre, entre 64 listes électorales. Pas facile de savoir se repérer quand, par ailleurs, les médias nationaux consacrent une majeure partie de leurs éditions à parler des… Présidentielles de Novembre. 

Dans les 12 délégations que comporte le Gouvernorat, environ 198 000 électeurs vont se rendre dans les quelques 489 bureaux de votes pour élire 8 députés. Pour le scrutin, l’ISIE va déployer 2500 agents qui superviseront la journée électorale, à raison de plusieurs agents par bureau (entre 6 et 32 selon la taille). L’ISIE, qui est par ailleurs sous le feu des critiques concernant le scandale des faux parrainages en vue de la Présidentielle, accomplit un travail important dans les régions.

Khaled y travaille pour la première fois, mais insiste sur l’amélioration générale de l’organisation par rapport à 2011 : « Nous avons moins de moyens qu’il y a trois ans mais moins de difficultés également, fait-il savoir. Le recrutement a été plus scrupuleux et cette fois-ci, les jeunes engagés dans des partis ont été exclus de l’organisation. Nous avons par ailleurs entamé tout un travail avec les partis politiques afin d’éviter les erreurs passées. » Les réunions ont été nombreuses pour expliquer les règles de fonctionnement, de bonne concurrence etc. « Nous avons maintenant un système efficace de vérification des dépenses liées à la campagne, tout est informatisé. Il y aura même un système de géolocalisation pour les agents. »

À l’extérieur du local de l’ISIE, les affectations d’agents par bureau de vote sont affichées, et nombreux sont les curieux qui viennent voir la répartition. L’ambiance est calme, les effectifs présents paraissent sereins.

Colère et désillusion, sentiments prédominants chez les jeunes. 

Un peu plus loin, au café L’Ouroud, des jeunes sirotent leur capucin. Lotfi, 32 ans, est mécanicien et militant Ennahdha , il ne sait pas encore pour qui il va voter. Pour les élections locales, il ne se voit pas voter pour le parti islamiste car, dit-il, il a « été déçu lors d’un meeting local, et trouvé leur programme flou ».

Néanmoins, il le confesse, « ici à Sidi Bouzid, il y a deux pôles qui vont s’affronter, comme dans bien d’autres délégations : Nidaa Tounes et Ennahdha ». Exit donc la liste de Hechmi Hamdi qui avait, en 2011, remporté l’élection locale et trois sièges à l’Assemblée ? « Non, il sera peut-être aussi de la partie » assure-t-il. Pour rappel, sa liste avait été exclue a postériori de l’élection, avant d’être réintégrée, notamment suite à un mouvement populaire violent à Sidi Bouzid.

Lotfi, qui sera également observateur pour l’ATIDE, évoque les querelles internes aux partis qui donneront, selon lui, un avantage à Ennahdha. Nidaa Tounes par exemple « est composée en majorité de RCDistes, ce qui leur sera ici défavorable. En plus ils se disputent tout le temps, comme les partis de gauche, qui feront encore un très mauvais score ici. »

 Un peu plus tard, nous croisons Anis, journaliste freelance de 33 ans et professeur de sport. Il a été contacté par l’agence de presse turque Anadolu pour couvrir les élections en tant que photographe.

« Ça tombe bien, dit-il, je ne veux pas faire plus. En tant que citoyen je suis dégoûté. Donc je vais regarder les élections avec mon appareil et c’est tout, je ne voterai pas. Ni pour la première, ni pour la deuxième car je n’ai pas confiance. » Selon lui, ces élections n’auront pas d’impact sur la ville. Je lui fais remarquer que, de manière visible, la ville a quand même changé depuis 2011.  « Oui mais elle est contrôlée par des gens, comme un petit cartel, 4 ou 5 personnes qui gèrent tout, qui blanchissent de l’argent dans l’immobilier. Ici on atteint 1000 dinars le mètre carré. C’est ahurissant. »

Il conclue notre entretien en disant que « Même le métier de journaliste n’est plus intéressant. Quand tu rencontres un politicien, son discours est classique, c’est devenu de la com’. » Ces mêmes politiciens à qui on reprochait la faiblesse de leur communication politique.. Ont-ils été ‘trop bien’ formés, à l’instar de ces politiciens européens dont la distance avec la population ne cesse de grandir, fait qui se lit dans chaque élection depuis plusieurs années ?

Aïda*, quant à elle, nous décrit la « méfiance » dont témoignent les jeunes à l’égard des élections. Cette fois «à cause des promesses non réalisées, surtout à Sidi Bouzid ». Aïda a 24 ans et travaille depuis plus d’un an dans une association de développement (l’Association Méditerranéenne pour le développement en Tunisie), elle est en contact permanent avec des jeunes. Elle a pu avoir plusieurs débats avec eux : « Les candidats ont joué avec Sidi Bouzid et le fait qu’elle symbolise l’Étincelle de la Révolution. Cette carte gagnante, la glorification de ce symbole a été l’un des axes des élections de 2011, mais sitôt après le scrutin plus personnes ne s’est souvenu de cette région.» Pourtant, Aïda va voter et poussera tous ses amis à faire de même, en prenant le temps de regarder les programmes, « qui restent flous jusqu’à présent ».

L’équation sécuritaire, le grand inconnu des élections 

L’aspect sécuritaire joue bien sûr un rôle dans la perception des citoyens de la représentation politique. Sidi Bouzid a été le théâtre d’affrontements et de nombreuses arrestations, jusqu’à très récemment. Plusieurs dizaines de personnes ont été emprisonnées depuis les dernières élections, des caches d’armes trouvées et des réseaux démantelés. L’enjeu sécuritaire est omniprésent dans le discours politique, et cela aura sans doute un impact sur les décisions des gens. À ce titre, la gestion de la sécurité par les gouvernements de la troïka, et par extension Ennahdha, était très critiquée. La question reste de savoir si, dans une région comme Sidi Bouzid, le parti, jusqu’à présent majoritaire, en perdra des voix. Et au profit de qui ? « Sans doute de Nidaa Tounes » me glisse Anis, « qui symbolise l’ancien parti au pouvoir ». Il est vrai que leur retour au premier plan se matérialise aussi dans le fait que la sécurité est un enjeu national, et que, sous Ben Ali, il y avait (tant qu’on demeurait silencieux et inactif) peu de problèmes de sécurité pour les citoyens.

Une source à la Garde Nationale locale nous confirme que tous les policiers sont en état d’alerte et sont déployés à n’importe quel moment du jour et de la nuit. En tant normal, leur durée de travail quotidien est de huit heures; en ce moment, ils n’ont que deux ou trois heures maximum pour se reposer avant de reprendre du service. Le scrutin approchant, les barrages ont été renforcés ou multipliés (il y a des points de contrôle dans toute la ville), ainsi que les inspections de routines ou arrestations. Ce policier se défend par ailleurs de viser systématiquement les salafistes et insiste sur le travail contre les trafiquants en tout genre, au coeur des réseaux de contrebande. Les forces de sécurité peuvent compter, pendant cette période, sur l’appui aérien d’un avion qui scrute les environs et transmet des informations de manière constante au QG de la Garde Nationale de Sidi Bouzid. «Pour le jour du scrutin, nous n’avons pour le moment reçu aucun ordre» conclut-il.

Anis est quant à lui très remonté contre la médiatisation constante des enjeux sécuritaires, et des résultats sur le terrain pour les citoyens. « C’est le sujet dominant depuis des mois, et cela ne doit pas devenir une excuse pour priver les citoyens de leurs droits, notamment celui de la liberté d’expression. Je connais un jeune étudiant en sport –Amir Heni-, connu pour être un sympathisant d’Ansar al Charia, qui avait publié sur facebook un statut exprimant sa satisfaction après l’embuscade qui a coûté la vie à une quatorze militaires Tunisiens en juillet dernier. Il a pris deux ans de prison ferme. Personnellement, je ne soutiens pas la cause qu’il défend, mais cela pointe une certaine fragilité. Nous ne voulons pas le retour d’une répression aveugle, qui ne se soucie pas des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales. »

Les législatives du 26 Octobre, qui permettront aux Bouzidis d’élire leurs députés, ne semblent aujourd’hui pas déchaîner les foules, pour preuve et comme dans beaucoup de localités, les premières affiches collées -celles des grands partis- ont été sur plusieurs murs déchirées. La campagne électorale doit permettre de réaffirmer le lien entre les citoyens et leurs futurs représentants, et créer du débat autour d’enjeux locaux. Pour ce faire, les 29 listes indépendantes auront certainement moins de moyens que les grands partis, mais pourront sans doute compter sur la méfiance à l’égard de ces derniers de la part de la population, ou sur le besoin d’avoir des représentants locaux à l’Assemblée Nationale de Tunis.

* le nom a été changé à sa demande 

 

Un reportage de Paolo Kahn et Chaker Hajbi

 

Photo: Centre-ville de Sidi Bouzid / Tunisie Bondy Blog




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Le Tunisie Bondy Blog est un média en ligne qui a pour objectif de permettre aux jeunes de pouvoir s’exprimer, de raconter la vie quotidienne, loin de la stigmatisation et du sensationnalisme. De pouvoir aussi acquérir les bases d’un journalisme citoyen afin de se préparer, pour ceux qui le souhaitent, à devenir des journalistes professionnels. Notre équipe de journalistes effectue des reportages de terrain sur les réalités quotidiennes des habitants des régions intérieures de Tunisie.