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الإثنين 20 نوفمبر 2017
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Attentat de Sousse: aux origines de la violence, 50 ans d’injustice

Sousse, Tunisie. Le 26 juin 2015, seulement trois mois après l’attaque du Bardo, l’attentat le plus meurtrier de l’histoire du pays,  a fait 38 victimes et 36 blessés.سوسة
Un vendredi de ramadan particulièrement brutal où a été frappée une zone touristique, visible, exposée. Un acte saisissant. Encore une fois se trouve inversée la logique qui était désignée ces dernières années, depuis qu’en 2011 le phénomène qui se dit “terrorisme” avait instauré sa stratégie de tension dans le pays. Cette fois d’une manière plutôt explicite en ciblant le tourisme, l’économie et l’Etat. Le bilan humain risque de s’alourdir car parmi les 36 blessés, certains sont dans un état critique. “Les autres 12 millions de blessés”, disent les réseaux sociaux, c’est le peuple Tunisien entier. Un acte qui met à nu un pays lacéré par les problèmes identitaires, économiques, sociaux et sécuritaires, sans oublier les responsabilités politiques.

 

Une réponse gouvernementale qui ne prend pas la mesure de la menace terroriste

 

Depuis mai 2011, les affrontements entre les forces de l’ordre et les groupes armés, ainsi que les attentats ont vu 203 personnes décéder (97 agents de sécurité, 64 civils, 76 individus armés), il y a eu en outre environ 300 blessés. Ce phénomène s’est aggravé à partir de la fin de l’année 2012 et de manière non surprenante, parallèlement à l’accroissement d’un climat de tensions politique, sociale et économique dans le pays. Un enchaînement d’évènements qui a généré un cercle vicieux.

Par ailleurs, une analyse critique du terrorisme et des racines d’un phénomène qui s’est désormais installé dans la société n’a toujours pas été entamée. Une réflexion sérieuse est nécessaire aujourd’hui autant de la part de la société civile que de l’État. Les vestiges de 50 ans de dictature, démontre  l’incapacité à répondre de façon appropriée à ce qui bouge dans le pays réel.  Après que ceux qui avaient cherché à mettre en lumière la dérive des mouvements jihadistes en Tunisie ont été attaqués parce qu’accusés de divulguer une image négative du pays (notamment David Thompson et son documentaire La tentation du Jihad de 2013). Voilà qu’aujourd’hui les événements dépassent la fiction.

Alors que le débat sur la crise du tourisme, secteur moteur du pays, s’accentue et devient le sujet central des responsables politiques, certains demandent au gouvernement en place la démission immédiate du Ministre de l’Intérieur et d’engager leur responsabilités vis-à-vis d’une situation de plus en plus hors de contrôle et à grands risques. Cette responsabilité qui apparait plus que jamais comme un poids très lourd dans la gestion de la dérive sécuritaire en Tunisie, disséminée entre l’incompétence et l’apathie, et dans des promesses de réformes de l’appareil du Ministère de l’Intérieur ainsi que dans des mesures spéciales déjà annoncées par les gouvernements précédents et confirmées après les terribles faits du Bardo.

 

Une réponse au terrorisme axé uniquement sur la sécurité

 

Plutôt que de s’arrêter sur la brutalité des événements du 26 juin, pour lesquels l’enquête est encore cours, et si jamais elle aboutit officiellement, il paraît utile d’approfondir les réactions et les premières réponses politiques à cet attentat. Des réponses qui nous préoccupent, comme elles préoccupent une grande partie de la société civile qui, lors des quatre dernières années, s’est battu bec et ongles pour faire germer le processus de transition démocratique dans le pays et qui subit, aujourd’hui encore, un sale coup. Ces réponses qui promettent un virage particulièrement répressif.

Comme cela a déjà été expérimenté après l’attaque du Bardo et la proposition d’une nouvelle loi de protection des forces de l’ordre, jugée inconstitutionnelle par la majorité des organisations des Droits de l’Homme tunisiennes et internationales, encore aujourd’hui la réponse au terrorisme se focalise sur la sécurité.

Les premiers commentaires du Président de la République pointent du doigt les mouvements sociaux qui ont secoué le pays ces derniers mois, en premier lieu la campagne “Winou el petrole” (Où est le pétrole), ou encore les grèves et les manifestations de mécontentement dans toutes les régions de la Tunisie. Définies par Essebsi comme des campagnes de dénigrement qui affaibliraient l’État et la sécurité dans un moment où il appelle justement à « l’unité nationale ». L’État répond par la répression. Et c’est à se demander si se sont vraiment les mouvements sociaux ou bien l’Etat qui menacent la sécurité du pays.

Le Premier Ministre, lors d’une conférence nocturne, annoncera les mesures prises par le gouvernement pour répondre à ce qui est arrivé le 26 juin. Toutes les décisions prises lors du sommet d’urgence à la Kasbah laissent prévoir un tour de vis sécuritaire, avec la même propagande que celle après l’attaque du Bardo, mais avec une série de points précis et pour la première fois exposant directement les organisations de la société civile.

 

Révision de la loi sur les associations, un risque de verrouillage de la société civile émergente

 

Le gouvernement prévoit en fait une révision complète de la loi relative aux associations, promulguée en octobre 2011 et qui a permis le développement d’un paysage associatif fort. Cette révision viserait en particulier les aspects financiers, car il a été déclaré par le même Essid (Premier Ministre) que le financement des groupes terroristes est véhiculé à travers les associations, mais ces dernières peuvent clairement avoir des doutes sur une éventuelle interprétation arbitraire de ces mesures, qui font trembler la société civile.

 Les statuts d’association et partis politiques qui ne respectent pas la Constitution Tunisienne se verront déclarées hors la loi, mettant sérieusement en péril les formations politiques telles que Hazb ut Tahrir, parti qui vise à instaurer un Etat islamique, mais qui n’a jamais pratiqué la violence depuis sa création dans les années 80 et qui a été légalisé le 17 juillet 2012 par le gouvernement. Interdire ces partis signifierait pousser leurs adhérents à la clandestinité et les jeter dans un cercle de radicalisation, en risquant d’avoir contre-productifs et d’amplifier le problème, dans une logique similaire à ce qui se passe en Égypte avec l’interdiction des Frères Musulmans.

 

La délation pour lutter contre le terrorisme : un retour aux anciennes pratiques

 

La même remarque est valable pour la mesure répressive qui touche directement les lieux de culte. Il est en effet prévu pour les jours prochains la fermeture d’environ 80 mosquées, définies comme hors de contrôle par le Ministère des Affaires Religieuses car considérées comme de dangereux noyaux d’endoctrinement de potentiels djihadistes. Curieusement, ce même Ministère avait déclaré il y a peu qu’aucune mosquée n’était hors de contrôle. Le gouvernement prévoit d’intensifier les contrôles et les incursions, mêmes dans les domiciles familiaux, signalés comme de possibles noyaux de cellules terroristes.

On ajoute qu’il a été décrété une plus grande militarisation du territoire, en particulier dans les zones touristiques du littoral avec la présence d’une police touristique armée sur les plages et dans les hôtels. Dans les faits la police touristique est déjà armée. On prévoit également de déclarer “zone militaire fermée” plusieurs territoires et d’impliquer des forces militaires spéciales de réserve. On sollicite ainsi la collaboration de tous les citoyens tunisiens dans la lutte contre le terrorisme en promettant des primes pour tous ceux qui dénonceront des potentiels terroristes ou donneront des informations pour démanteler des cellules. Appel à la délation et prime, pour un contrôle total, à la règle du toujours suspect, un retour à pré-2011.

 L’appel à l’union nationale, et à la collaboration de toutes les parties de la société civile, qui se verront ensuite convoquées pour un Dialogue National sur le terrorisme prévu au mois de Septembre prochain, dynamique déjà expérimentée pour résoudre la crise politique de 2013.

À cela on ajoute une grave mesure provisoire et exceptionnelle qui restreint la liberté de circuler (déjà par ailleurs extrêmement limitée) des tunisiens et tunisiennes “mineurs” de moins de 35 ans, à qui il a été interdit de quitter le pays pour une destination jugée sensible (Egypte, Maroc, Turquie). S’y ajouteraient la Libye et la Serbie. Le tout d’une manière arbitraire et en absence de circulaire spécifique. Pour  une disposition qui prévoit l’utilisation de données personnelles sensibles des citoyens et citoyennes, mesure anticonstitutionnelle, ainsi que des projets de loi encore en discussion et dont les risques de dérive autoritaire sont évidents. Nous pouvons citer le projet de loi sur l’accès à l’information ou celui en cours depuis plusieurs mois sur des mesures anti-terroristes.

 

Les racines de la radicalisation : l’injustice sociale

 

Aucune tentative, même un semblant, d’analyse des liens qui existent entre l’islamisation du radicalisme de la société et les abus commis par la police, la répression, et les injustices n’est fait. Analyse à laquelle ce gouvernement récemment élu n‘a pas encore été capable de faire face ni de démontrer de la volonté politique de les résoudre, aux droits inachevés et à la dignité violée de la part des institutions. Aucune volonté d’approfondir les raisons pour lesquelles un nombre si élevé de jeunes est en train de se lancer vers l’alternative la plus radicale, qui demeure la seule, dans une époque caractérisée par un processus révolutionnaire fragile et un retour aux anciennes pratiques.

Ce panorama nous rappelle que sécuriser un pays ne se limite pas à une campagne publicitaire et propagandiste anti-terroriste, mais requiert une observation sérieuse qui démarre à partir de ces contradictions émergentes. À partir de la capacité et de la volonté politique de faire aboutir les processus de justice qui fassent émerger les responsabilités politiques depuis les abus perpétrés pendant la révolution. Qui permettent de contraster les plaies du clientélisme et de la corruption. Cette dernière est en soi responsable de la présence d’armes dans le pays à cause des amnisties décrétées en 2012 et en 2013 et de l’entrée des armes en Libye à travers la Tunisie sous la pression de l’Union Européenne et de l’OTAN et grâce à un accord signé par le même Essebsi, qui aujourd’hui parle de “guerre antiterroriste”.

 Aucun processus de justice n’a été en fait réalisé depuis le début de l’escalade du terrorisme en 2012. Aucune mesure sérieuse n’a été prise pour soutenir les nombreuses familles qui ont observé les départs de leur(s) fils vers la Syrie, malgré leur vaine tentative d’alerter l’État et de demander l’appui des forces de l’ordre. Ces fils qui récemment se sont dirigés vers les mirages de justice sociale promus par l’Etat Islamique, mais qui souvent et curieusement militaient parmi les révolutionnaires en 2011 pour revendiquer la karama (dignité) et le changement. Ou bien dans d’autres cas avaient été attirés par la Harqa, la traversée vers l’Europe, avec la même envie de rachat, de libertés et de droits. Peut-être que ça a été aussi le cas de Seif, coupable de l’attentat de Sousse, mais on ne le saura jamais, puisque même cette fois nous ne pourrons pas l’écouter et le juger car il a été tué par les forces de l’ordre lors de l’attaque et exhibé comme un butin de guerre sur tous les médias tunisiens.

Ouvrir un dialogue social, une réconciliation nationale, même avec les courants islamistes modérés, en tant que partie intégrante de la société, s’avère toujours plus urgent pour dépasser les conflits identitaires et la spirale de la violence.

 

Une dynamique régionale et multisectorielle comme réponse nécessaire

 

Dans ce cadre le peuple tunisien est fragmenté et une grande partie est déroutée devant ce qui s’est passé. Beaucoup se rappellent avec nostalgie de l’époque de la dictature benaliste oubliant que les grandes faiblesses d’aujourd’hui sont aussi les fruits de ce qui a été commis par les élites clientélistes d’hier, connectée au régime précédent et qui sont jusqu’à maintenant au pouvoir. Et ces mêmes personnes sont prêtes à sacrifier les libertés au nom d’une sécurité promise et chantée au rythme d’une rhétorique axée sur la guerre au terrorisme, qui justifie tous les abus en matière de droits fondamentaux, et de libertés inscrites dans la Constitution. Une croisade contre les institutions démocratiques qui risquent de glisser rapidement vers un retour aux pratiques d’un régime que le peuple à condamné en 2011. Si la jeune et déjà en soi fragile démocratie tunisienne cède face à la guerre contre la terreur, le terrorisme aura déjà obtenu l’un de ses objectifs. “Tout type de violence policière est un soutien au terrorisme”, écrivent certains blogueurs, et au conflit social, j’ajoute.

 

À partir de demain de nouveaux accords de collaboration et de coopération inonderont la Tunisie, je souhaite qu’il s’agisse de politiques cohérentes et qui ne visent pas seulement à renforcer les dispositifs de sécurité, mais qui au contraire proposent un accompagnement du pays dans la dynamique des résolutions de conflits, de poursuite du processus de transition démocratique et de construction d’un État de droit, de promotion d’une alternative économique durable. Soutenir la société civile tunisienne, frappée au coeur, est aujourd’hui plus que jamais une priorité. Mais ce soutien devrait être encadré dans des politiques qui n’encouragent pas un imaginaire du terrorisme lié aux flux migratoires et d’un pays en proie à l’islamisme radical. Si la poussée de la violence a mis sous silence les revendications des places tunisiennes, seulement avec des politiques de solidarité cohérentes entre elles, cette force pourra être réalimentée.

 

Si l’Europe n’est pas partante, la société civile des deux rives insiste pour construire des ponts et rêver d’un futur de libertés et de paix dans toute la Méditerranée, criant “plus jamais de frontières”.

 

Tribune écrite par Debora Del Pistoia  – texte également publié sur Tunisia in Red

Répresentante/responsable de l’ONG COSPE en Tunisie, une organisation italienne active sur les questions de démocratie locale et droits dans les régions intérieures du pays




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